Avant 2021, Marie-Claire ne savait pas que son appartement parisien était classé G. Aujourd'hui, elle ne parle plus que de cela. Sa locataire est partie en janvier 2025, au moment précis où la loi Climat & Résilience est entrée en vigueur. Depuis, son bien — 42 m² au cinquième étage sans ascenseur, près de la place de Clichy — est interdit à la location.
Le diagnostic de performance énergétique (DPE) était jusqu'au début des années 2020 une formalité administrative remplie à la va-vite par un diagnostiqueur, glissée au fond du dossier de bail, et oubliée jusqu'au prochain état des lieux. Il est devenu, en cinq ans, le critère le plus structurant de la valeur d'un bien immobilier en France. Une lettre — A, B, C, D, E, F, G — décide désormais de ce qu'un propriétaire peut louer, de ce qu'un acheteur paiera, et de ce qu'un banquier acceptera de financer.
Logements F ou G en France
≈ 4,8 M
estimation ADEME / ONRE, 2024
Parc IDF classé F ou G
≈ 17 %
moyenne régionale tous segments
Annonces parisiennes F ou G
0 %
sur 60 annonces actives
Interdiction G
depuis 2025
loi Climat & Résilience, article 160
La date qui a tout changé : 1ᵉʳ janvier 2025
La loi du 22 août 2021 portant « lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets » — dite loi Climat & Résilience — a posé un calendrier de retrait progressif des logements les moins performants du marché locatif :
- 1ᵉʳ janvier 2023 : les logements classés G dont la consommation excède 450 kWh/m²/an d'énergie finale ne peuvent plus faire l'objet d'une nouvelle location.
- 1ᵉʳ janvier 2025 : interdiction de location pour tous les logements classés G, sans seuil de consommation. C'est la date qui a frappé Marie-Claire.
- 1ᵉʳ janvier 2028 : interdiction étendue aux logements classés F.
- 1ᵉʳ janvier 2034 : interdiction étendue aux logements classés E.
À chaque palier, c'est environ 1,5 à 2 millions de logements qui basculent dans le hors-jeu locatif. La législation laisse une marge — les baux en cours peuvent se poursuivre jusqu'à leur échéance, et certaines copropriétés en travaux peuvent bénéficier de dérogations temporaires — mais le calendrier est aussi rigide qu'un échéancier fiscal.
Combien d'appartements sont concernés en Île-de-France ?
Les chiffres officiels — et leurs marges d'incertitude — méritent d'être détaillés. L'ADEME et l'Observatoire national de la rénovation énergétique (ONRE) estiment qu'au 1ᵉʳ janvier 2024, le parc francilien compte environ 5,5 millions de logements, dont la répartition par classe DPE diffère sensiblement de la moyenne nationale.
La région paie un héritage : un bâti ancien, des Haussmanniens et faubouriens parisiens construits avant toute notion d'isolation, des grandes copropriétés des années 1960-70 qui n'ont jamais été refaites, et un parc privé locatif beaucoup plus important qu'ailleurs en France. Résultat : la part des logements classés F ou G y est légèrement supérieure à la moyenne nationale, autour de 17 % contre 14 %. À Paris intra-muros, la proportion grimpe encore — entre 15 et 22 % selon les arrondissements, avec une concentration particulière dans le 8e, le 9e, le 17e et le 18e, où les copropriétés haussmanniennes mal isolées dominent.
Distribution DPE — annonces de location en IDF
Cette distribution masque une réalité plus inquiétante. Sur l'ensemble du parc — pas seulement les annonces — la proportion de F et de G monte significativement parce que les biens les mieux notés (A, B, C) sont sur-représentés dans les annonces récentes, les neufs, les rénovés. Les passoires, elles, sortent du circuit ou s'y maintiennent grâce à l'inertie des baux en cours.
La décote DPE : ce que paie un acheteur pour un G
À l'achat, l'écart de prix entre un logement A/B et un logement F/G s'est creusé en l'espace de quatre ans. Les Notaires du Grand Paris ont publié en 2024 un baromètre qui chiffre cette décote :
- Un logement classé F se vend en moyenne 10 à 14 % moins cher qu'un bien comparable classé D, à secteur et à surface équivalentes.
- Un logement classé G subit une décote moyenne de 14 à 19 %.
- À l'inverse, un bien classé A ou B bénéficie d'une prime de 3 à 7 % sur les marchés tendus comme Paris ou la première couronne.
Ces chiffres sont des moyennes : la dispersion est forte. Pour un appartement parisien dans un immeuble haussmannien classé F, sur un secteur très demandé comme le 6e ou le 7e, la décote effective peut tomber à 5-8 %, parce que la demande reste structurellement supérieure à l'offre. Pour le même appartement dans le 19e ou le 20e, elle peut grimper à 18-22 %.
Il faut lire ces décotes comme un prix à payer pour le risque : l'acheteur intègre dans son offre la nécessité, à plus ou moins court terme, d'engager des travaux de rénovation thermique — ou le risque d'un blocage locatif futur s'il ne le fait pas.
Rénover : combien, comment, et est-ce rentable ?
Faire passer un appartement de G à E — le minimum requis pour rester louable après 2034 — coûte en moyenne entre 350 et 750 € par m² à Paris, selon les configurations. Faire passer le même appartement de G à C, niveau où l'on touche pleinement les aides publiques et où la décote disparaît à la revente, demande de 700 à 1 400 € par m².
Pour un appartement de 50 m², la facture s'étale donc entre 17 500 € (rénovation minimale) et 70 000 € (rénovation profonde). À cela s'ajoutent, en copropriété, les contraintes collectives : isoler les murs par l'extérieur impose un vote en assemblée générale, et les délais de mise en œuvre se mesurent en années.
Les aides publiques — MaPrimeRénov', éco-PTZ, certificats d'économies d'énergie (CEE) — peuvent couvrir 30 à 60 % du montant pour les ménages aux revenus modestes ou intermédiaires. Pour un propriétaire bailleur aux revenus moyens, la prise en charge effective tombe à 20-35 %. Reste donc, dans la grande majorité des cas, un effort financier substantiel à assumer seul.
Cet effort est-il rentable ? La réponse économique simple est oui, à condition de pouvoir conserver le bien plus de dix ans. Les économies d'énergie réalisées (300 à 800 € par an), combinées à la suppression de la décote à la revente et à la possibilité de continuer à louer, dégagent un rendement actualisé positif. La réponse humaine est plus nuancée : tous les propriétaires n'ont pas le capital, ni l'horizon temporel, pour engager des travaux de cette ampleur.
Les arrondissements et communes les plus exposés
L'exposition au choc DPE n'est pas uniforme. Sur la base des données de l'ADEME croisées avec les bases de transactions notariales, plusieurs zones se détachent :
- Paris 18e, 19e et 20e : forte proportion de petits logements de fin XIXᵉ - début XXᵉ, mal isolés. Ce sont aussi les arrondissements où l'effet d'éviction des locataires modestes sera le plus marqué.
- Paris 8e, 9e et 17e : haussmanniens cossus mais énergivores. La décote y est plus contenue parce que la demande reste forte, mais les besoins de rénovation sont lourds.
- Seine-Saint-Denis (93) : forte proportion de copropriétés des années 60-70, souvent fragiles financièrement. C'est probablement le département où le risque de blocage massif des copropriétés est le plus élevé.
- Petite couronne ouest (Hauts-de-Seine résidentielle) : maisons individuelles des années 50-60, énergivores mais individuellement plus faciles à rénover qu'une copropriété.
Pratique : que faire si votre bien est en F ou G
Si vous êtes propriétaire d'un logement classé F ou G en Île-de-France, trois trajectoires sont possibles. Chacune a ses logiques, ses coûts, et ses limites.
1. Engager une rénovation profonde. C'est la voie économiquement rationnelle si vous comptez conserver le bien plus de dix ans, si vous disposez d'une capacité de financement (apport ou emprunt complémentaire), et si la copropriété est en état de voter les travaux requis. Comptez 12 à 24 mois de chantier pour une rénovation complète, dossiers d'aides publiques inclus.
2. Vendre avant l'échéance. Si vous êtes en F et que l'échéance 2028 vous semble trop proche, ou en G et que vous ne pouvez plus louer, la vente est l'option de raccourcissement. Acceptez une décote significative — 10 à 19 % selon le bien — et cédez à un acquéreur qui rénovera. C'est, statistiquement, ce que choisissent plus de 30 % des propriétaires concernés en 2024-2025.
3. Garder en résidence principale. Si vous habitez vous-même le bien, la loi Climat & Résilience ne vous oblige à rien — l'interdiction concerne la location, pas l'occupation. Vous pouvez attendre, voire transmettre. Vos héritiers, en revanche, hériteront du problème.
Marie-Claire, finalement, a choisi la première voie. Son appartement de Clichy entre en travaux à l'automne 2026. Coût estimé : 48 000 €, dont 11 000 € d'aides. Échéance : retour sur le marché de la location, classement E visé, pour le printemps 2027. « Je n'avais pas le choix », résume-t-elle. « Vendre, c'était accepter d'avoir mal calculé toute ma vie. Garder vide, c'était perdre 1 600 € de loyer par mois. Rénover, c'est la moins mauvaise option. » Elle parle, sans le savoir, pour des centaines de milliers de propriétaires français.